Ce que la montagne consent à nous laisser voir.
Tempête au sommet du Mont Ventoux — © Nicolas Ughetto
Là où le vent efface les hommes
Il existe, au-dessus des villages de Provence, une montagne qui ne promet rien.
Le Mont Ventoux.
De loin, sa silhouette paraît immobile. On croit la connaître. On l’a vue mille fois, blanche sous le soleil, bleue dans le lointain, dressée au-dessus des lavandes.
Mais il suffit d’y monter lorsque le vent se lève pour comprendre qu’elle n’appartient à personne.
Là-haut, le mistral ne contourne pas les hommes. Il les traverse. Le froid mord les mains, les nuages dévorent les crêtes et la neige efface jusqu’au souvenir des chemins.
La montagne reprend ce qui lui appartient.
C’est dans ces moments-là que je l’aime le plus.
Quand elle cesse d’être un décor.
Quand elle redevient sauvage.
Je parcours ses forêts, ses combes et ses versants depuis des années. Je connais certains de ses chemins, quelques-uns de ses silences. Pourtant, il continue de m’échapper.
Et c’est heureux ainsi.
Car je ne viens pas au Ventoux pour le posséder.
J’y viens pour éprouver ce sentiment rare d’appartenir, ne serait-ce qu’un instant, au monde qui m’entoure.
Ce que je viens chercher
Je ne monte pas au Ventoux pour conquérir un sommet.
Je n’y vais pas non plus pour collectionner les images.
J’y retourne pour l’émotion pure.
Celle qui surgit sans prévenir, qui vous saisit avant même que vous ayez trouvé les mots pour la nommer.
Elle peut naître d’un presque rien.
Une lumière qui effleure la neige. Le souffle du vent dans une forêt déserte. Une silhouette animale qui apparaît entre deux arbres, puis disparaît comme si elle n’avait jamais existé.
Il n’y a alors plus aucun artifice.
Plus rien à démontrer.
Seulement la tranquillité profonde de vivre l’instant présent.
Dans ces moments, je ne cherche plus à comprendre ce que je ressens. Je suis là, simplement, avec la sensation d’exister pleinement.
Le froid, la pierre, les arbres, la lumière et le vent ne sont plus les éléments d’un décor.
Je ne suis plus devant le paysage.
Je suis dedans.
Ventoux, soir d’hiver — © Nicolas Ughetto
Apprendre à lire le sauvage
Il m’a fallu du temps pour comprendre que la photographie de nature commence bien avant de porter l’appareil à son œil.
Elle commence dans les heures silencieuses, les marches répétées, les attentes sans résultat.
Elle commence lorsqu’on apprend à reconnaître une empreinte, à lire une lumière, à pressentir le passage d’un animal.
Dans les forêts du Mont Ventoux, des vies se poursuivent à l’abri de nos regards.
Le cerf traverse les sous-bois avant l’aube. Le renard suit des pistes que nous ne savons pas toujours déchiffrer. Les oiseaux connaissent des passages invisibles entre les arbres et les falaises.
Et quelque part, peut-être, un loup avance dans la nuit.
Ces êtres n’ont nul besoin de nous.
Ils connaissent le froid, la faim, les saisons, les refuges. Ils appartiennent à cette terre avec une évidence que nous avons peut-être perdue.
Je les observe avec respect, sans chercher à forcer la rencontre.
Car le sauvage ne se commande pas.
Il se devine.
Il se pressent.
Parfois, il se laisse entrevoir.
Et souvent, il disparaît avant même que nous ayons compris qu’il était là.
Chamois au Ventoux — © Nicolas Ughetto
Quand le monde rejoint l’image
Il m’arrive d’imaginer une photographie bien avant qu’elle n’existe.
Je connais une ligne de crête, la courbe d’un arbre, l’orientation d’une lumière. Je pressens ce que pourraient devenir ces éléments si le vent, les nuages ou le passage d’un animal venaient un jour les réunir.
Alors je retourne au même endroit.
Une fois.
Dix fois.
Parfois davantage.
J’attends que les saisons accomplissent leur travail, que la lumière retrouve son chemin, que le vivant poursuive le sien.
La plupart du temps, rien ne se produit comme je l’avais imaginé.
Et puis, un matin, les éléments s’accordent.
La lumière apparaît là où je l’avais espérée. Une ombre traverse l’espace que j’avais pressenti. Le paysage prend soudain la forme d’une image que je portais en moi depuis longtemps.
La scène existe enfin.
Vivante.
Réelle.
Et pourtant, elle ne m’appartient pas.
Il y a dans cet instant une émotion difficile à décrire. Bien au-delà de la satisfaction d’avoir réussi une composition photographique.
C’est le sentiment d’avoir compris quelque chose.
Un peu du territoire.
Un peu de ses rythmes.
Un peu de la vie secrète de ceux qui l’habitent.
Et, pendant quelques secondes, d’être en accord avec les éléments.
Le Ventoux et sa lune — © Nicolas Ughetto
Le privilège d’être là
Il y a dans ces instants un plaisir presque égoïste.
Celui de sentir que, peu à peu, je commence à comprendre cette montagne et ses habitants sauvages.
Non pas à les connaître entièrement. Ce serait une prétention.
Le Ventoux conserve ses mystères, les bêtes leurs secrets, et c’est heureux ainsi.
Mais au fil des années, quelque chose se tisse.
Un attachement profond, presque organique, à ce territoire.
Je ne suis pas un animal sauvage. Je n’appartiens pas à la montagne avec la même évidence que les êtres qui y vivent.
Pourtant, il m’arrive d’éprouver cette proximité.
Comme si, pendant un instant, la frontière entre le monde sauvage et moi devenait moins nette.
Je suis vivant.
Ici.
Maintenant.
Et je mesure le privilège d’être le témoin de ce qui se déroule sous mes yeux.
Alors je prends le temps.
Je regarde longuement.
Je laisse l’émotion me traverser sans chercher aussitôt à la retenir.
Il y a quelque chose de précieux à ne rien vouloir de plus que ce qui est en train de se produire.
La montagne est là.
Le vent, les pierres, les arbres.
L’animal, parfois.
Et moi, pour quelques instants, à ma juste place.
Il n’y a rien à conquérir.
Rien à posséder.
Seulement la grâce d’être là.
Le sommet du Ventoux en noir et blanc — © Nicolas Ughetto
Photographier pour transmettre
Si le temps me l’accorde, alors je déclenche.
Pas pour m’approprier ce qui vient de se produire.
Pas pour prouver que j’étais là.
Mais pour en garder une trace.
Pour témoigner.
Pour partager.
Pour transmettre.
Une photographie ne restitue jamais entièrement une matinée passée dans le froid.
Elle ne dit pas les doigts engourdis, les heures immobiles, la fatigue du retour.
Elle ne rapporte ni l’odeur de la mousse humide, ni le bruit d’une aile dans les branches, ni cette sensation étrange d’être seul sans jamais se sentir abandonné.
Elle ne conserve qu’une infime part de ce qui a été vécu.
Une lumière.
Une présence.
Une seconde arrachée à l’oubli.
Mais parfois, cette part suffit à éveiller quelque chose chez celui qui regarde.
À lui donner envie de s’arrêter.
De contempler.
De comprendre qu’au-delà de nos routes, de nos maisons et de nos préoccupations, un monde vivant poursuit son existence.
Un monde qui n’a pas besoin de nous pour être beau.
Et qui mérite pourtant toute notre attention.
À travers mes photographies du Mont Ventoux, je ne cherche pas seulement à montrer des paysages ou des animaux sauvages.
Je voudrais transmettre cette émotion qui me traverse lorsque tout s’accorde.
Cette sensation primitive d’être vivant parmi les vivants.
Et cet amour profond pour ce qui demeure libre.
Le soir tombe sur le Ventoux — © Nicolas Ughetto
Une montagne, mille visages
Le Mont Ventoux ne se laisse jamais enfermer dans une seule image.
Il y a le Ventoux de l’hiver, lorsque le mistral soulève la neige et que le sommet disparaît dans la tourmente.
Celui des aubes glacées, quand les premières lumières roses viennent effleurer les crêtes.
Celui du printemps, lorsque les forêts s’éveillent et que la vie reprend discrètement possession des sous-bois.
Celui de l’été, quand les lavandes colorent les paysages de Provence et que la chaleur fait trembler l’horizon.
Et celui de l’automne, lorsque les forêts se parent d’or et que les premières brumes remontent des vallées.
Je retourne souvent aux mêmes endroits.
Pourtant, je n’y retrouve jamais tout à fait la même montagne.
Le vent a déplacé les nuages.
La lumière a changé de direction.
Un animal est passé.
Une saison s’est achevée.
Tout semble immobile, et rien ne l’est.
C’est peut-être là que réside la véritable beauté du Ventoux : dans cette impossibilité de le connaître une fois pour toutes.
Ventoux automnal — © Nicolas Ughetto
Ce que les images emportent
Certaines de ces rencontres avec la lumière, les paysages et le monde sauvage deviennent des tirages d’art.
J’aime penser qu’une photographie peut quitter la montagne sans perdre entièrement ce qui l’a fait naître.
Qu’elle peut trouver sa place sur un mur, dans une maison, et continuer d’y raconter quelque chose du dehors.
Un peu du silence des forêts.
De la rudesse du vent.
De la lumière fragile d’un matin d’hiver.
De cette liberté qui appartient encore aux espaces sauvages.
Mes photographies et mes tirages d’art du Mont Ventoux sont une invitation à retrouver une part de ces instants.
Vous pouvez découvrir mon travail sur ce site, ainsi qu’à La galerie du Ventoux, à Sault, au pied de la montagne.
Mais derrière chaque image, il y a d’abord une histoire que l’on ne voit pas.
Des heures d’attente.
Des retours dans le froid.
Des rencontres parfois manquées.
Et, de temps à autre, ce cadeau rare d’avoir été là au bon moment.
Revenir encore
Je retournerai au Ventoux.
Je ne sais pas ce que j’y trouverai.
Peut-être la neige.
Peut-être le brouillard.
Peut-être une longue journée sans lumière et sans rencontre.
Peut-être rien.
Mais ce rien-là n’est jamais vide.
Il contient le vent, le passage des saisons, les bêtes que l’on ne voit pas et les traces de celles qui sont venues avant nous.
Je rentrerai peut-être sans une seule photographie.
Avec le sentiment, pourtant, d’avoir reçu quelque chose.
Et l’envie de revenir.
Car je ne vais pas au Ventoux seulement pour rapporter des images.
J’y vais pour éprouver cette émotion sans artifice, pour continuer à comprendre un peu mieux cette terre et ceux qui l’habitent.
Pour me sentir vivant, à cet instant précis.
Et lorsque la photographie devient possible, pour en partager quelque chose avec les autres.
Dernier soleil au Ventoux — © Nicolas Ughetto
Témoigner de la beauté du monde sauvage,
pour transmettre l’amour du vivant.
Nicolas Ughetto
Photographe animalier et de nature
Mont Ventoux — Provence