Bau de l’Aubésier

Ventoux : sous la roche, l’ADN garde la mémoire d’un monde sauvage

Du 19 au 30 octobre 2026, une équipe internationale de scientifiques est intervenue au Bau de l’Aubésier, dans les gorges de la Nesque, pour rechercher de nouvelles traces d’ADN ancien. J’ai eu le privilège de suivre et de photographier cette mission au cœur de la cavité qui m’a inspiré l’histoire de Nouka, une jeune Néandertalienne imaginée il y a 70 000 ans. Une aventure scientifique dont les origines et les enjeux méritent d’être racontés.

Vue aérienne du Bau de l’Aubésier
Le Bau de l’Aubésier, dans les gorges de la Nesque. © Nicolas Ughetto

Nouka, une petite fille au cœur du Ventoux préhistorique

Il y a environ 70 000 ans, dans les gorges de la Nesque, au pied du mont Ventoux, des Néandertaliens fréquentaient l’abri sous roche du Bau de l’Aubésier.

Des hommes, des femmes et des enfants vivaient alors dans un environnement sauvage, au contact permanent d’une nature qui leur apportait les ressources nécessaires à leur survie, mais dont ils devaient aussi affronter les dangers.

C’est dans cet univers que j’ai imaginé Nouka, une jeune Néandertalienne de douze ans, héroïne de mon livre Nouka, petite fille du Bau de l’Aubésier.

À travers son regard, j’ai voulu raconter le quotidien d’un clan, ses relations avec les animaux, ses connaissances du territoire, ses chasses, ses peurs, ses découvertes et les liens qui unissaient ses membres.

Cette histoire est une fiction, mais elle prend racine dans les découvertes archéologiques réalisées sur ce site exceptionnel.

Et aujourd’hui, une nouvelle aventure scientifique pourrait nous en apprendre davantage sur ceux qui ont réellement vécu dans ces paysages.

Nouka et le Bau de l’Aubésier
Nouka, entre imaginaire et mémoire préhistorique.

Une découverte inattendue, née d’anciennes collections archéologiques

L’histoire de cette nouvelle mission commence loin des gorges de la Nesque, dans les laboratoires de chercheurs qui s’intéressent depuis plusieurs années aux vestiges du Bau de l’Aubésier.

Marie Soressi, professeure d’archéologie à l’université de Leiden, aux Pays-Bas, avait découvert l’intérêt scientifique du site à travers les recherches de Leonardo Carmignani, chercheur postdoctoral dans son laboratoire, qui avait étudié les assemblages lithiques, autrement dit les outils et objets en pierre laissés par les populations préhistoriques.

Marie Soressi a alors eu l’idée de rechercher la présence de collagène dans des ossements anciens provenant du Bau de l’Aubésier.

Le collagène est une protéine présente dans les os. Sa conservation peut constituer un indice encourageant pour envisager la recherche d’ADN ancien.

Elle a pris contact avec Lucy Wilson, universitaire canadienne spécialiste de la géologie du Quaternaire et professeure à l’Université du Nouveau-Brunswick, qui connaît particulièrement bien le site, pour y avoir fouillé pendant presque 15 ans…

Lucy Wilson s’est montrée favorable à cette démarche et a proposé d’associer au projet Philippe Fernandez, spécialiste de la faune fossile du Bau de l’Aubésier.

C’est alors qu’un événement inattendu allait donner une nouvelle dimension aux recherches.

En se rendant au musée Requien, à Avignon, pour examiner l’état des collections osseuses et leur accessibilité, Philippe Fernandez a découvert une caisse contenant d’anciens échantillons de sédiments prélevés en 1996.

Or, les progrès récents de la génétique permettent désormais de rechercher de l’ADN ancien directement dans les sédiments, même en l’absence de restes humains identifiables.

Philippe Fernandez a donc prélevé des échantillons de ces sédiments et les a envoyés à Leipzig, en Allemagne, pour analyse dans le laboratoire de Matthias Meyer.

Parallèlement, une étudiante en master travaillant avec Marie Soressi a étudié des ossements du site. Ses recherches ont mis en évidence une bonne conservation du collagène, renforçant l’intérêt de poursuivre les investigations.

Mais c’est l’analyse des anciens sédiments qui a apporté la surprise la plus remarquable.

Les chercheurs de Leipzig y ont identifié de l’ADN provenant de différents animaux, mais également de l’ADN d’hominidés anciens dans environ un tiers des échantillons analysés.

Une découverte suffisamment prometteuse pour envisager une nouvelle campagne de prélèvements directement dans la cavité.

Près de trente ans après leur collecte, de modestes échantillons de terre conservés dans un musée ouvraient ainsi une nouvelle fenêtre sur la Préhistoire du Ventoux.

Échantillons archéologiques
Numérotation des échantillons prélevés sur le terrain. © Nicolas Ughetto

Du 19 au 30 octobre 2026 : les scientifiques de retour au Bau de l’Aubésier

C’est dans ce contexte qu’une équipe de scientifiques, comprenant des spécialistes de l’ADN ancien venus d’Allemagne, est intervenue au Bau de l’Aubésier du 19 au 30 octobre 2026, sous la coordination générale de Lucy Wilson et Marie Soressi.

L’étudiant doctoral de Lucy, Peter Mears, participait également à cette mission.

Je connais personnellement Lucy Wilson depuis plusieurs années. Nous avions notamment présenté ensemble, il y a deux ans, une conférence à l’occasion de la sortie de mon livre Nouka, petite fille du Bau de l’Aubésier, dont elle a signé la préface.

Cette rencontre entre mon travail d’auteur et ses connaissances scientifiques avait déjà été un moment important.

Pouvoir aujourd’hui retrouver Lucy sur le terrain, au cœur même de la cavité qui a inspiré mon récit, donnait à cette nouvelle aventure une dimension toute particulière.

J’ai eu le privilège d’accompagner les scientifiques pendant leurs interventions, appareil photo en main, pour témoigner de leur travail.

Équipe scientifique au Bau de l’Aubésier
L’équipe scientifique réunie au Bau de l’Aubésier. © Nicolas Ughetto
Mission scientifique dans la cavité
La mission scientifique dans la cavité. © Nicolas Ughetto

Plus de 250 prélèvements pour retrouver les traces du passé

Il ne s’agissait pas d’une nouvelle campagne de fouilles archéologiques.

L’objectif de cette intervention était spécifiquement consacré à la recherche d’ADN ancien.

Dans la cavité, les chercheurs ont réalisé plus de 250 prélèvements, principalement dans les sédiments, mais également sur des ossements.

Vêtus de combinaisons de protection, de masques et de gants, ils travaillaient avec une grande minutie.

Ces précautions sont essentielles pour limiter les risques de contamination des échantillons par de l’ADN moderne.

Chaque prélèvement devait être soigneusement identifié et documenté afin de conserver les informations relatives à son origine et à sa position dans les dépôts archéologiques.

J’ai photographié leurs préparatifs, leurs gestes précis, leurs instruments et les différentes étapes de cette collecte scientifique.

Ce qui m’a frappé, c’est le contraste entre la modernité de leurs méthodes et l’ancienneté vertigineuse des traces qu’ils espèrent retrouver.

Dans cet abri sous roche, chaque prélèvement représente une tentative de faire parler un passé vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années.

Scientifiques au travail
Les scientifiques au travail. © Nicolas Ughetto
Prélèvement scientifique
Prélèvement dans les dépôts archéologiques. © Nicolas Ughetto
Travail de prélèvement au Bau de l’Aubésier
Mise en place de la station totale. © Nicolas Ughetto

Une période encore méconnue de l’histoire génétique humaine

L’intérêt de cette mission dépasse largement la seule découverte de nouvelles traces d’ADN.

Selon Lucy Wilson, le Bau de l’Aubésier pourrait contribuer à combler une importante lacune dans les connaissances sur l’histoire génétique des populations humaines anciennes.

En effet, de l’ADN fossile a déjà été identifié sur un site plus ancien que le Bau de l’Aubésier, ainsi que sur plusieurs sites beaucoup plus récents.

Le Bau pourrait ainsi apporter des données précieuses sur une période encore peu documentée et contribuer à mieux comprendre les différentes lignées humaines du passé.

Mais les scientifiques espèrent aller plus loin.

Si de l’ADN d’hominidés anciens est retrouvé dans plusieurs niveaux archéologiques, il pourrait devenir possible de comparer les populations ayant fréquenté la cavité à différentes époques.

S’agissait-il d’une même population locale ayant évolué au fil du temps ?

Ou bien de populations différentes qui se seraient succédé dans ce territoire ?

Ces questions sont au cœur des recherches.

Et même si les résultats ne permettent pas de répondre à toutes ces interrogations, chaque nouvelle donnée pourrait enrichir notre compréhension de la présence humaine dans les gorges de la Nesque.

Documentation des recherches
Prélèvements sur le terrain au Bau de l’Aubésier. © Nicolas Ughetto

Des couches plus anciennes et plus récentes que l’époque de Nouka

Les scientifiques ne se sont pas limités aux dépôts correspondant à la période où j’ai situé l’histoire de Nouka, il y a environ 70 000 ans.

Ils ont réalisé des prélèvements dans de nombreux niveaux stratigraphiques, depuis les couches profondes les plus anciennes jusqu’aux dépôts supérieurs plus récents.

Lucy Wilson précise que les niveaux étudiés comprennent notamment les couches K1, J3, I4, I2, H1, 5, 4, F, E et D.

Cette démarche vise d’abord à déterminer si de l’ADN ancien a été conservé dans ces différents dépôts, dont les conditions de préservation peuvent varier.

Si plusieurs niveaux livrent des traces génétiques exploitables, les chercheurs pourront éventuellement comparer les populations qui ont fréquenté le site au cours du temps.

C’est une perspective particulièrement passionnante.

Car derrière ces lettres et ces chiffres qui désignent les couches archéologiques se cache une succession d’occupations humaines, d’environnements et de paysages disparus.

Et peut-être, un jour, la possibilité de mieux comprendre les liens entre les populations qui se sont succédé dans cet abri.

Travail dans la cavité
Le travail au sein de la cavité. © Nicolas Ughetto

La photogrammétrie : des milliers d’images pour reconstituer la cavité

Parmi les travaux auxquels j’ai assisté, une autre activité a particulièrement retenu mon attention.

Une jeune scientifique avait pour mission de photographier avec une précision remarquable les différentes surfaces et couches de dépôts visibles dans la cavité.

Elle a réalisé des milliers de clichés, couvrant méthodiquement le site.

Ces photographies seront assemblées informatiquement grâce à une technique appelée photogrammétrie.

Le principe consiste à utiliser de nombreuses images prises sous différents angles pour reconstituer numériquement les formes et les volumes d’un espace.

L’objectif est ici de créer un modèle numérique détaillé du Bau de l’Aubésier, permettant de documenter avec précision la configuration de la cavité et ses dépôts archéologiques.

En tant que photographe, j’ai été particulièrement sensible à ce travail.

Pendant qu’elle photographiait les couches de sédiments pour en conserver la mémoire scientifique, je photographiais les chercheurs pour garder la mémoire de leur intervention.

Deux regards photographiques différents, mais une même volonté : préserver les traces du temps.

Documentation photographique du site
Documentation photographique de la mission. © Nicolas Ughetto

Une station totale pour situer chaque prélèvement dans l’espace

Un autre instrument utilisé par les scientifiques a également attiré mon attention.

Installé sur un trépied, cet appareil permettait de relever avec une grande précision différents points dans l’espace de la cavité.

Il s’agit d’une station totale, un instrument de mesure topographique.

Cette technologie permet d’enregistrer la position tridimensionnelle de points dans le site et de les rattacher à un système de coordonnées géospatiales.

Les données sont ensuite sauvegardées sur ordinateur.

Dans le cadre de cette mission, cet outil permet notamment de documenter la localisation des prélèvements et de les replacer précisément dans leur contexte archéologique.

Associée aux relevés stratigraphiques et à la photogrammétrie, cette méthode contribue à constituer une documentation spatiale détaillée de la cavité.

Car retrouver de l’ADN ancien est une chose.

Savoir exactement d’où provient chaque fragment d’information est tout aussi essentiel pour pouvoir interpréter les résultats.

Relevés et documentation scientifique
Relevés et documentation scientifique. © Nicolas Ughetto
Mission scientifique au Bau de l’Aubésier
Une étape de la mission scientifique. © Nicolas Ughetto

Des résultats attendus dans six mois à un an

Les échantillons collectés devront maintenant faire l’objet d’analyses en laboratoire.

La recherche d’ADN ancien est un travail complexe, qui nécessite des méthodes particulièrement rigoureuses pour identifier les fragments génétiques, vérifier leur authenticité et limiter les risques d’interprétation erronée.

Selon Lucy Wilson, les premiers résultats pourraient demander au moins six mois, voire un an.

Il faudra donc patienter avant de savoir si les nouveaux prélèvements permettront de retrouver de l’ADN d’hominidés anciens et, surtout, si les données obtenues seront suffisamment exploitables pour approfondir les recherches.

Les résultats déjà obtenus dans les anciens échantillons sont encourageants, mais ils ne garantissent pas que tous les niveaux archéologiques livreront de nouvelles informations génétiques.

C’est aussi cela, la recherche scientifique : avancer avec des hypothèses, des méthodes rigoureuses et beaucoup de patience, sans jamais présumer des découvertes à venir.

Échantillons collectés
Les échantillons collectés. © Nicolas Ughetto

Nouka, Lucy Wilson et une histoire qui continue

En observant les scientifiques travailler dans cette cavité, je pensais naturellement à Nouka.

À cette petite fille imaginaire que j’avais fait vivre au milieu des animaux sauvages, des chasseurs, des feux de camp et des paysages du Ventoux préhistorique.

Aujourd’hui, dans ce même lieu, des scientifiques cherchent à retrouver des fragments d’ADN appartenant peut-être à des populations de la période où j’ai situé son histoire, mais aussi à des périodes plus anciennes ou plus récentes.

Bien sûr, Nouka est un personnage de fiction. Il ne s’agit pas de retrouver son ADN.

Mais ces recherches pourraient nous aider à mieux connaître les Néandertaliens qui ont réellement habité ces territoires et dont l’existence a nourri mon imagination.

Là où mon livre tente de redonner une voix à une enfant disparue dans la nuit des temps, la génétique cherche aujourd’hui à faire parler les traces réelles des populations qui ont vécu dans ces paysages.

C’est une rencontre entre l’imaginaire et la science que je trouve profondément émouvante.

Du bestiaire préhistorique à la faune sauvage d’aujourd’hui

Mais si cette aventure me touche autant, c’est aussi parce qu’elle rejoint le sens profond de mon travail de photographe animalier.

Lorsque j’ai imaginé Nouka, je ne voulais pas seulement raconter la vie des Néandertaliens.

Je voulais aussi montrer les liens étroits qui unissaient ces premiers habitants du Ventoux à leur environnement et au bestiaire sauvage de leur époque.

Les animaux occupaient une place essentielle dans leur existence. Ils représentaient des ressources, des dangers, des rencontres et une connaissance indispensable du territoire.

Des dizaines de milliers d’années plus tard, le monde a profondément changé.

Mais le Ventoux demeure une terre de vie sauvage.

Aujourd’hui, mon travail photographique consiste précisément à faire prendre conscience des richesses du vivant qui nous entourent encore.

Ces animaux qui vivent tout près de nous, parfois à quelques pas de nos villages, et que nous ne prenons plus toujours le temps de regarder.

Ces présences discrètes, fragiles, extraordinaires, dont la connaissance est indispensable à leur préservation.

Il existe pour moi un fil invisible entre Nouka observant les animaux de son époque et mon regard de photographe posé sur la faune sauvage d’aujourd’hui.

Au fond, je cherche à souffler sur les braises du vivant.

Celles du présent, que je photographie pour mieux les faire connaître et protéger.

Et celles du passé, que je tente de raviver pour comprendre les relations anciennes entre les êtres humains, les animaux et les paysages.

C’est cette continuité qui relie mon livre, mon reportage au Bau de l’Aubésier et l’ensemble de mon travail photographique.

Le Bau de l’Aubésier, un site privé, difficile d’accès et protégé

Il est important de rappeler que le Bau de l’Aubésier se trouve sur une propriété privée.

L’accès à la cavité est difficile et le site est sécurisé. Il n’est pas ouvert à la visite libre.

Cette protection est indispensable pour préserver les vestiges, les dépôts archéologiques et les recherches scientifiques qui peuvent encore y être menées.

Mon reportage photographique permet justement de faire découvrir au public ce lieu remarquable et le travail des scientifiques, sans avoir à pénétrer dans cet espace protégé.

C’est aussi l’une de mes motivations : rendre accessible par l’image un patrimoine qui doit rester préservé sur le terrain.

Le Ventoux n’a pas fini de nous raconter son histoire

Lorsque j’ai écrit Nouka, petite fille du Bau de l’Aubésier, je souhaitais faire découvrir une page méconnue de l’histoire du Ventoux.

Aujourd’hui, en photographiant cette mission scientifique, j’ai le sentiment de prolonger cette démarche.

D’un côté, un récit qui imagine la vie d’une jeune Néandertalienne il y a 70 000 ans.

De l’autre, des chercheurs qui tentent de retrouver, dans les couches de sédiments et les ossements, des traces génétiques de populations disparues.

Et entre les deux, un même territoire : le mont Ventoux et les gorges de la Nesque, dont les paysages portent la mémoire du vivant depuis des millénaires.

Cette nouvelle aventure nous rappelle aussi qu’une découverte scientifique ne naît pas toujours d’une fouille spectaculaire.

Parfois, elle commence par une idée, une collaboration entre chercheurs et une caisse d’échantillons oubliée depuis près de trente ans dans les collections d’un musée.

Il faudra attendre les résultats des analyses pour savoir ce que ces nouveaux prélèvements permettront réellement de découvrir.

Mais une chose est certaine : le Bau de l’Aubésier n’a peut-être pas livré tous ses secrets.

Et je suis heureux d’avoir pu témoigner, avec mon appareil photo, de cette nouvelle étape de son histoire.

J’ai imaginé Nouka, il y a 70 000 ans regardant le monde sauvage depuis son abri sous roche. Aujourd’hui, au même endroit, j’ai photographié des scientifiques qui cherchent à mieux comprendre le sien.

Texte et reportage photographique : Nicolas Ughetto
Mission scientifique du 19 au 30 octobre 2026.

Et si l’histoire de Nouka continuait ?

 

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