■ Le temps des renards : rencontre.


Souvent je n’entends que le bruit de mes pas dans la neige profonde et avec les efforts exigés les battements de mon cœur résonnent comme un tonnerre .

Un instant alors je reprends mon souffle et continue ma progression.

Des traces enfin… Les suivre.

 Qu’il est difficile alors de se fondre dans la nature et de se rendre invisible. Malgré mon immersion totale de l’esprit et du corps il m’arrive souvent d’être vu avant d’avoir aperçu.

J’essaye pourtant de prendre le temps de tisser des liens invisibles avec cette immensité sauvage en devenant  moi-même un peu minéral et végétal à la fois… parfois, c’est la chute capricieuse d’une simple feuille de chêne qui  me surprend et capte quelques secondes tous mes sens en pleine concentration.

Un peu plus haut le grand pic noir se fait entendre, je l ’imagine un instant venant se poser sur le grand chêne au-dessus de moi... puis il surgit et se pose ! Il m’arrive ainsi d’imaginer des scènes et de les entrevoir avant qu’elles ne se produisent réellement. Etrange sensation que d’avoir vu la scène avant qu’elle se révèle…On dirait que mes désirs et ma volonté influent sur le milieu dans lequel je fais corps.  Rêve ou réalité ?

Des traces se croisent… un autre renard ! Lequel est passé le dernier ? Se connaissent-ils ?   Là, il s’est frotté plusieurs fois dans la neige fraiche… Je marche encore…petite brise  favorable ; la déclivité est maintenant pénible et me conduit dans une pinède serrée où l’épaisseur blanche est plus faible…. puis une clairière avec des églantiers dont les derniers fruits sont recouverts de glace désaltérante... Le voilà ! Il marche lentement, s’arrête souvent, le nez au ras du sol.

Je m’immobilise et m’accroupis à 60 pas environ de lui. Il ne m’a pas entendu…ni encore senti. Je l’observe quelques secondes avant qu’il ne s’arrête à son tour et tourne la tête vers moi.  Stupéfaction, au lieu de fuir, il change de direction et décide de venir en ligne droite, vers moi, sans doute intrigué par mon étrange forme blanche accolée à un vieux pin noir qui ne lui rappelle rien.

 Mon objectif le suit et l’accompagne de quelques prises… Il n’est plus maintenant qu’à 10  m environ.  Je n’ose plus déclencher …une dernière quand même. C’est un magnifique mâle, un vrai charbonnier, je peux voir ses magnifiques moustaches et son œil brillant avec le bas de son pelage presque tout noir.  Un nouveau déclic l’intrigue et l’interroge. Pas effrayé du tout, il reste ainsi immobile une vingtaine de secondes, les yeux rivés sur ma forme blanche… Enfin il se décide et lentement, reprend son cheminement avant de s’éloigner définitivement.

C’est à ce moment que je commence à ressentir la douleur de  ma joue contre l’écorce du pin et les crampes envahir mes muscles endoloris.